>>>Porte ouverte<<<

2 avril 2006 par  rAdis noir

Une fois que l’on est contaminée par le féminisme et les déconstructions, on ne peut plus revenir en arrière. Quand on a ouvert les yeux sur des mécanismes d’oppression, on ne peut plus les refermer. Il s’agit de vivre avec et s’efforcer de composer.

Bonjour à vous qui vous posez aussi des brassées de questions, et peut-être même vous torturez un peu l’esprit et les émotions.

Dans ma vie, le sujet des relations tendres, amoureuses, sexuelles, sensuelles constitue la plupart du temps une sorte de drame. Souvent je rêve d’échanges de tendresse et de caresses qui soient une ivresse intense, un pur plaisir, un jeu et un bien-être incroyables. Je rêve ces moments le plus souvent avec des mecs, et parfois avec des femmes. Des corps avec des visages connus ou inconnus. C’est toujours très bon et réconfortant.

Mais ça me fout les boules aussi, quand je songe que ces moments oniriques ne sont que des compensations à la pauvreté et la frustration des relations bien concrètes qu’il m’arrive de vivre. Je voudrais pouvoir vivre ces moments d’intensité d’échanges corporel avec des camarades pour qui je ressens de l’affection. Un peu à la manière des discours de la déconstruction, sans exclusivité ou enjeu de couple, dans un partage émulsionnant pour tout le monde. Un genre de communisme de l’affection, que ce soit simple et répandu et bien assumé.

Concrètement, les événements ne se passent pas comme cela. Ca me prend une énergie énorme déjà de me rapprocher physiquement d’une autre personne, de laisser s’épanouir la complicité, puis de parvenir à se toucher. C’est comme des romans à épisodes, c’est très compliqué, il y a des moments de malaise où on ne sait plus quoi se dire, des longues minutes d’hésitation où je lutte avec moi-même sur le mode "j’ose ou j’ose pas ???". Bref, rien que pouvoir se tenir dans les bras avec une autre personne ou dormir dans le même lit, cela s’apparente un peu à la quête du Graal.

Une fois cette première étape franchie, rien n’est gagné ou simple, il ne faut pas s’emballer. Souvent ça m’arrive justement de m’emballer, de sentir que le contact de la peau de ce petit gars, et de se regarder comme ça de près dans les yeux, ça me fait un effet énorme, et ensuite je l’aime trop et je n’aurais plus envie de le quitter. Mais c’est pas réciproque, ou on n’ose pas en parler, et de toutes façons on vit trop loin, et de toutes façons c’est juste une fois comme ça parce que ça se présente, et allez tchô, on se fait la bise, à la prochaine. Ou alors horreur, au contraire : le contact de sa peau ou son odeur ne me plait plus vraiment, et j’ai plus trop envie, et l’autre par contre semble très enthousiaste. Ce décalage des désirs, qui se produit quasi à chaque fois est très frustrant et compliqué à gérer sans se faire mal.

Il y a un truc encore plus hérétique par rapport à la déconstruction, c’est d’être amoureuse. Ca ne rentre pas du tout dans le cadre, c’est contre l’autonomie affective, ça crée de la jalousie, bref c’est mal, il faut refouler ce truc. Aaaaargh, je suis amoureuse d’un horrible macho. Un type très sur de lui, qui a beaucoup de succès auprès des femmes, assiégé dans son lit par d’autres victimes de son charme. J’ai tenté par divers moyen de le détester ou lui être indifférente, me convaincre qu’il est un connard égoiste, ne plus le voir. Mais je ne parviens pas à exorciser son effet sur moi, quand il est là, je fond et je bous à la fois, je suis comme un moustique attiré par une ampoule dans la nuit. Je rêve de lui la nuit, même quand je ne l’ai plus vu depuis longtemps. Mais il s’en fout, il me trouve sympa. Il me parle de trucs politiques pendant des heures. Et si je veux avoir une conversation sur comment je vis mal la situation, c’est moi qui devrai prendre tous les risques, le harceler pour lui tirer les vers du nez, et ne pas récolter grand chose à la sortie. Comme je ne veux pas jouer ce rôle une fois de plus de servante relationnelle (voir le texte fort intéressant sur l’asymétrie dans l’investissement des relations hétéros), je ferme ma gueule, j’attend que ça passe, et je laisse cette relation dériver sur des tas de non-dits et des manières de s’éviter.

Avec d’autres mecs qui me touchent aussi, que rien que quand je pense à leur nom j’ai une bouffée d’affection qui me monte à la tête, je ne sais pas comment démêler l’écheveau des non-dits, des malaises, des désirs déséquilibrés, des blessures qu’on s’est faites. Je n’ai plus envie de me sentir la dinde de Noel et prendre les risques de toute la difficulté de parler, dire ce que je ressens, comprendre ce qu’ils ressentent. Là aussi, je laisse glisser, je me résigne à un certain niveau de pauvreté dans le partage parce qu’il n’y a pas d’espace pour plus. Et quand les moments sexuels sont aussi frustrants parce que le mec il jouit et il s’en fout de toi si t’as un orgasme ou pas au bout du compte, ben je ne fais plus rien pour favoriser ce type de moments.

Alors ça me manque dans ma vie, ça oui. Là c’est le printemps, j’ai envie de me rouler dans l’herbe avec n’importe qui, mais il n’y a pas de n’importe qui, rien que des gens fragiles comme moi, un fucking contexte d’oppression des genres, des relations qui me font flipper parce qu’elles sont trop compliquées. Alors je me trimballe mes désirs inassouvis, mes manques de tendresse à hurler, mes envies de caresses refoulées. Alors oui, la masturbation ça permet de tenir le coup, mais vraiment ça ne remplace pas le plaisir d’être avec une autre personne, vraiment pas.

Je regarde les gens qui vivent en couple, à des moments je les envie tellement j’en chie. Mais je sais que je ne pourrais plus vivre ce qu’illes vivent, trop de modes de fonctionnements du couple me sautent à la gueule et me paraissent insupportables.

Alors je voudrais autre chose, je voudrais qu’on puisse s’aimer entre nous au moins dans ce monde brutal. Qu’on puisse se tenir chaud entre camarades qui s’agitent pour détruire les bases de la société de domination. Qu’on puisse se rassurer, et ne pas exclure les gens qui ne sont pas dans les normes de beauté, ou qui ont passé l’âge, ou qui sont mal dans leur baskets et que ça se voit trop. Parce que cette vie qui nous coule dans les veines, qui nous enflamme, nous fait rire et pleurer, et hurler, et courir dans les rues au milieu des lacrymos, elle va nous abandonner aussi à un moment. Et que ces complices qu’on aime et qu’on ne sait pas comment leur dire, elle/eux aussi nous seront enlevé-es sans qu’on s’y attende.